Violet House

auteur : Driller_Killer

publiée le 2020-11-15 16:48:27


Maman avait raison. Violet’House était une maison splendide. Elle surplombait la colline derrière le village et trônait là, silencieusement, gardant ses secrets jalousement, montrant sa supériorité face à toutes les bicoques alentours. Maman m’avait décrit combien le toit aux tuiles mauves était beau, les soirs d’été lorsqu’elle rentrait de l’école avec ses camarades de classe. Elle n’a pas oublié non plus l’odeur. Bien souvent, j’ai entendu parler de l’odeur de lavande qui régnait alors depuis le bas des collines. J’entendais encore son rire quand elle me contait les frayeurs qu’ils se donnaient en passant devant, les soirs d’hiver où l'obscurité venait habiller le village. J’avais l’impression, une fois devant aujourd’hui, d’avoir vécu tout ça. Je regardais le bâtiment aux briques pourpres et j’imaginais l’époque où il était vivant. L’époque où la vie de ma mère a changé. Sans cette maison, je ne serais certainement pas là, en train de la regarder pour me souvenir de quelque chose que je n’avais pas vécu.

C’était un peu avant la dernière guerre, la seconde. Pour me parler de cette période qui l’a beaucoup marquée, maman me faisait un chocolat chaud et nous nous installions dans le rocking-chair du salon, devant le poêle à bois. Sur ses genoux, je me sentais en sécurité, à l’abri de tout. Je m’accrochais à son cou et je sentais son parfum de violette, me laissant bercer par le son de sa douce voix nostalgique, plongée dans ses yeux vert émeraude, regardant la petite larme perler au bord de sa paupière droite. Toujours la droite. C’est ainsi que j’ai appris l’existence de Lawrence et de sa famille. L’existence de mon père.

Dans le passé, entourée de grilles hautes, Violet’House abritait un jardin immense, entretenu, parsemé de buissons touffus, de tas de plants de lavande, d’hibiscus et de roses de toutes les couleurs qui bordaient le chemin caillouteux menant à la grande porte de bois blanche et finement sculptée. Rares étaient les gens qui en avaient vu l’intérieur. La famille qui vivait là était… associale, dirait-on de nos jours. A l’époque, les gens disaient que les anglais qui avaient élu domicile dans la maison étaient des “snobinards” qui profitaient de la mort de la propriétaire pour faire leur pain. Je n’ai jamais compris ce que ça pouvait signifier et, à vrai dire, je n’en avais rien à faire.

Maman a fait la connaissance du jeune garçon qui vivait là en passant un jour avec ses camarades, alors qu’ils ignoraient que la maison était désormais habitée. Pourtant, comme elle me le répétera souvent, le jardin entretenu aurait dû leur mettre la puce à l’oreille. Un jardin aussi fleuri, aussi beau, aussi délicieux en odeurs ne pouvait survivre seul. Elle, elle avait l’habitude des courées poussiéreuses et boueuses, dans lesquelles il valait mieux marcher avec des sabots de bois plutôt que des souliers vernis. Les souliers vernis étaient réservés aux jours d’école et à l’église.

Ce jour-là, alors qu’ils regardaient à travers les grilles forgées, elle le vit. Il était derrière un buisson, assis à même le gazon vert et lisait. Elle ne l’avait jamais vu à l’école communale, ni même au village. Jamais. Intriguée, elle laissa ses camarades reprendre la route et resta plantée là, devant les grilles, derrière les buissons de lavande. Il ne l’avait pas vue. Elle revint ensuite chaque soir, délaissant ses camarades qui la regardaient comme si elle était devenue folle. Jamais elle ne leur dit que derrière les grilles, un jeune homme lisait. Toujours aux mêmes heures. Jamais elle ne leur raconta qu’il l’hypnotisait avec ses cheveux blonds gominés, son costume de velours marron et son visage rond, doux et pâle. Elle resta ainsi, des minutes entières à l’observer lire, pendant des semaines. Puis un jour, tout changea.


Ce jour-là, maman voulut l'observer, comme d’habitude, mais il n’était pas là. Pas assis sur l’herbe. Pas dans le jardin. Dépitée, elle fit marche arrière pour retourner sur le chemin de terre la menant chez elle lorsqu’elle bouscula quelqu’un. Lui. Il souriait, et elle, elle avait les jambes qui tremblaient. La honte s’empara d’elle et elle bredouilla des excuses. Il ne la laissa pas parler et lui tendit quelque chose. C’était le livre qu’il lisait depuis des semaines. Elle prit alors l’ouvrage et courut jusque chez elle, sans même le remercier. Une fois rentrée chez elle, une fois ses corvées faites, elle s’allongea dans la grange, près des vaches et sortit le livre de son tablier. Odes et ballades, de Victor Hugo. Des poèmes. Sur la première page du livre, il avait écrit son prénom d’une écriture fine et délicate : Lawrence.

Le lendemain, elle retourna aux grilles de Violet’House, il l’attendait. Toujours avec son sourire en coin, ses cheveux gominés. Le cœur battant la chamade, elle réussit à lui dire merci. Elle voulut lui rendre le livre, mais il la pria de le garder. Ainsi naquit entre eux une amitié douce et secrète. Jamais elle n’entendit parler de ses parents. La seule mention qu’il en fit fut qu’ils étaient tous deux très conservateurs, et que jamais, ils ne toléreraient qu’une paysanne franchisse les grilles de la propriété. Peinée, elle voulut rompre leurs liens, pour lui, mais il lui interdit et lui fit la promesse que rien, rien sauf la mort, ne pourrait les séparer. Ainsi naquit leur amour. Un amour simple, beau et… secret.

Les mois passèrent. La guerre arriva. Lawrence fut mobilisé. Il avait l’âge requis. Vingt et un ans. Du haut de ses dix-sept ans, elle fut aussi bouleversée que les autres femmes du village qui pleuraient leur mari en partance pour le front. Jamais elle n’aurait cru vivre pareille douleur, et jamais elle ne fut prête à celle que la vie lui réservait. Les derniers jours qui leur étaient alloués furent les plus beaux de sa vie, me raconta-t-elle. C’est dans ces derniers instants de paix qu’ils firent l’amour pour la première fois… et la dernière. Elle voulait qu’ils s’unissent. Elle voulait vivre ça avec lui, Lawrence. Lui, il ne profita pas de la situation. Il la demanda en mariage, lui promettant qu’une fois revenu au pays, ils prendraient le train pour le sud, pour le pays des lavandes pour enfin vivre leur amour en paix.

Avant de partir, la veille du départ du train, devant les grilles de la maison violette, Lawrence offrit un cadeau à ma mère. Ils s’embrassèrent une dernière fois. Elle n’ouvrit le cadeau qu’une fois à l’abri, dans la grange. Un flacon de parfum. Elle ouvrit le petit bouchon de liège. De la violette. Là, elle s’effondra. Elle pleura des jours durant. Au bout de quelques semaines, elle en devenait même malade. Sa mère comprit tout de suite ce qu’il lui arrivait. Elle était enceinte. De moi.

La honte installée sur la famille, le coupable n’étant pas identifié, sous le sceau de leur promesse, Maman fut vite la risée du village. Une fille-mère… Mais ses parents lui pardonnèrent vite, devant sa souffrance. Jamais elle ne leur dit pour Lawrence. Jamais elle n’utilisa le parfum à la violette qu’il lui avait offert. Elle le gardait pour son retour.

Lawrence ne revint jamais de la guerre. Il fut parmi les premiers sacrifiés du pays. Elle le sut quand, pour la première fois, elle vit les parents de son promis sortir de chez eux, tout de noir vêtus. La maison fut vendue quelques semaines après. Elle comprit alors définitivement qu’il ne reviendrait jamais. Puis vint le jour de ma naissance. Ma mise au monde fut difficile. Une hémorragie faillit l’emporter et elle ne se battit pas pour rester dans le monde. Par je ne sais quelle idée, ma grand-mère, sa mère, qui l’aidait pour la naissance, eut une idée qui changea tout. Elle prit le flacon de parfum de violette qui trônait sur une étagère, juste à côté du livre de poèmes, et en fit renifler le contenu à maman. Elle revint à la vie, en même temps que mes premiers cris.

Depuis, elle met du parfum à la violette chaque jour, et encore plus les jours de peine. C’est ainsi que mon prénom fut trouvé. Violette. Et pour la première fois de ma vie, je vois l’endroit où je fus conçue, dans l’amour.





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Dreamcatcher
2020-11-15 16:52:50

Merci pour cette première contribution officielle... Et bienvenue sur mon site ! :)